Les 174 membres de Relais dans le Caïrn (lieu de prières et conférences) :

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Jeudi 5 Mai Conférence du Père André CABES sur les apparitions de Lourdes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 6 Mai Table ronde animée par Philippe de LACHAPELLE avec Ludovig POT, Jérémy, Françoise (Amitiés Espérance) et Jérôme OLIBET (Demeure des Sources Vives)

(désolé pour le son, mon téléphone était trop loin des intervenants. J'aurai bientôt le témoignage écrit de Ludovig).

De la tête au coeur ✝ Ludovig Pot témoignage lors du Pèlerinage Relais à Lourdes de la schizophrénie à Dieu

 

 

Ecouter le Fil rouge de Notre diacre Roland ALLOUIS de Saint Brieuc

 

 

 

 

 

 

 

 

Ghislain et Claire Nanty nos animateurs musicaux pendant le pèlerinage à  Lourdes 2022 :

C'est pour moi un plaisir de vous présenter Ghislain et Claire Planty, nos amis de longue date, tous les deux musiciens professionnels, et engagés auprès de personnes handicapées psychiques ou mentales. Ils animent des veillées, des concerts, des rassemblements œcuméniques, des pèlerinages à Lourdes ou ailleurs, et Claire enregistre des disques de contes et chansons pour enfants, accompagnée de Ghislain. Vous voulez les titres ? Le mouton rappeur, Le conte et les chansons avec l'histoire de la tortue Pastel...

Écoutez par exemple les Bulles de savon : https://www.youtube.com/watch?v=Ugq-eD4y1Bk.

Vous pouvez aussi écouter quelques musiques et chants de Ghislain sur : https://www.youtube.com/channel/UCw1Nl7WsajfrVqtoqGoTY8w.

Voulez-vous en savoir encore plus, à l'avance ? Ils ont deux enfants, qui ne sont plus des enfants, Jean Baptiste et Augustin. Mais si je vous en dis davantage, vous ne résisterez pas à la joie de participer au pèlerinage de l'an prochain.

Ghislain a étudié au conservatoire, a été brancardier à Lourdes, il a accompagné des pèlerinages du Rosaire pendant 30 ans et n'arrête pas de composer, dit Claire, surtout la nuit, donc ne l'appelez pas le matin. Il a beaucoup fréquenté une famille amie qui a adopté 7 enfants handicapés, dont mon filleul Pascal.

Claire a étudié la musicologie et l'animation musicale des enfants. Elle a beaucoup reçu à l'Arche où elle a vécu un mois, et dans la Communion charismatique de l'Olivier pendant des années.

 Tous les deux veulent « dépasser la technique pour se donner dans la prière, pour s'élever avec l'assemblée ». Ils attendent le contact de ceux qui choisiront les chants avec eux. Claire a déjà quelques idées puisque nous leur avons communiqué le livret du pèlerinage précédent. Saint Augustin les inspire en disant : « Bien chanter, c'est prier deux fois. Bien, précisent-ils, signifie : avec tout son cœur et ses capacités, y mettre de l'amour. »

« On a besoin de personnes qui nous donnent notre dignité », comme Marie auprès de Bernadette. Ils nous donnent la possibilité « d'être nous-mêmes », en paix et dans la joie. Car « celui qui est écrasé, c'est qu'il ne se sent pas accueilli ».

Je vous l'ai dit, ils sont compétents, spirituels et motivés pour interagir avec des publics en difficulté. Ghislain et Claire sont je crois ceux que la Providence nous envoie pour que chacun puisse vivre un temps fort de ressourcement de grâce auprès de Marie, toujours accueillante. 

José Raisson  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Comment une guérison est-elle reconnue miracle avec le Professeur Olivier JONQUET? 

Χριστός Ανέστη! Ἀληθῶς ἀνέστη! 

 Je remercie le docteur Dominique Soyris qui me permet de participer à ce pèlerinage et de vous entretenir sur Lourdes, lieu de guérison et de compassion.

 Je ne suis ni théologien ni philosophe mais un médecin et un universitaire qui a été baptisé dans l’Eglise catholique.

Ce baptême qui m’a donné la foi que j’essaie d’alimenter et d’activer : Je suis chrétien parce que quelqu’un, un jour, quelque part, a été crucifié et est ressuscité comme l’écrivait, je crois, Karl Barth, un théologien protestant.

Cela nous rappelle Paul (1Co14,14) si le Christ n’est pas ressuscité, alors notre prédication est vide et vaine notre foi.

Ce topo est en partie un témoignage. C’est difficile de faire un coming out, type : Lourdes, le Christ, la Vierge Marie et moi. Ça peut tourner à MOI et le reste.

J’essaie de ne pas être dissocié entre mon métier et ma foi et appliquer ce que dit Paul dans l’épitre aux Galates : je vis mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi (Ga2,20) pour avoir une foi active, une charité qui se donne de la peine et une espérance qui tient bon (1Th1,3).

Au cours de ma vie  de réanimateur j’ai eu la chance de faire de la réanimation classique (maladies graves, aigües, survenant brutalement, dévastant des personnes, des familles). Cette discipline a évolué aussi bien dans le domaine technique que dans la vision du malade. Les lois Léonetti sur la fin de vie doivent beaucoup à la réanimation. Dans cette dynamique, j’ai eu aussi la grâce de suivre pendant plusieurs années des personnes atteintes d’affections respiratoires et/ou neurologiques qui nécessitaient une assistance respiratoire par trachéotomie, masque nasal ou facial, soit par l’évolution de leur maladie, soit au décours d’une réanimation motivée par une affection autre. J’ai pu avoir et participer, en équipe, à une vision globale de mon activité médicale mais aussi universitaire (enseignements, congrès). Donc à la fois, de l’aigu, mais aussi du « chronique » qui au-delà de la technique impliquent un accompagnement du malade mais aussi de sa famille et de ses proches.

Lourdes a été pour moi un moment fondateur qui, je pense, a orienté une grande partie ma carrière et une partie de ma vie spirituelle.

J’ai découvert cette grâce lors d’un pèlerinage de polios au début des années 1980. Il manquait de médecins. Le patron du service m’a proposé d’y aller. J’ai donc pris une semaine de congés et me suis retrouvé dans les anciens accueils du sanctuaire, dans des salles communes de 10-15 lits avec des malades trachéotomisés, en poumon d’acier, ventilés la nuit ou 24h/24. Les appareils de ventilation n’étaient pas miniaturisés et souples comme ils le sont maintenant, il n’y avait pas d’extracteurs d’oxygène mais des grands obus d’oxygène, un certain désordre. Bref, un champ de bataille, un hôpital de campagne, comme dit le pape François. Il le dit au sens figuré en parlant de l’Eglise, mais là, c’était aussi au sens propre …

Dans ce rebaladis, c’est moi qui me trouvait handicapé, vulnérable, disons-le. J’étais avec des patients qui avaient mon âge, qui avaient eu la polio à 5 ans, paralysés, déformés, dépendants mais adaptés à leur handicap, joyeux (ils ne se plaignaient pas), vivaient avec leur état. D’autres malades étaient paralysés du fait d’autres affections neurologiques ou à la suite d’un accident de la route.

Je ne savais pas comment les aborder. Cela a été pour moi un choc. Le jeune chef de clinique dynamique, un peu cow-boy qui aimait ses malades, certes, mais avec une certaine condescendance se retrouvait tout empoté, gêné dans sa relation avec des malades qui bien qu’handicapés et dépendants étaient autonomes. Cette expérience copernicienne de mon métier était l’opposé de ce que j’avais appris, c’est-à-dire une médecine pour guérir.

J’ai pu voir qu’ils avaient certes guéri de ce qui avait entrainé leur handicap mais ils pouvaient vivre malgré les séquelles et donner un sens à leur vie sans en ignorer les contraintes.

Cela fait poser le problème de la guérison, cet « impensé » de la médecine (du titre d’un chapitre du livre Guérir, une quête contemporaine de Jean-Marie Gueullette, Laurent Denizeau Ed Le Cerf).

1-Lourdes, lieu de guérison

A première vue, la guérison c’est ce que le malade attend du médecin, mais pas ce qu’il en obtient toujours. Il existe donc un décalage entre l’espoir fondé chez le premier, sur la présomption de pouvoir, fruit du savoir, qu’il prête à l’autre, et la conscience des limites que le second doit reconnaitre à son efficacité. C’est là sans doute la principale raison du fait que, de tous les objets spécifiques de la pensée médicale la guérison soit celui que les médecins ont le moins traité.  (Georges Canguilhem une pédagogie de la guérison est-elle possible ? dans Ecrits sur la médecine).

Prenons un exemple actuel : la Covid qui n’a pas manqué de vous atteindre ou vous-mêmes, ou votre famille, ou vos amis. Un test PCR est positif pendant quelques jours, il se négative, vous n’êtes plus contagieux, vous pouvez reprendre vos activités, vous avez un certificat de rétablissement qui vous permet de sauter une injection de vaccin.

 Pour votre médecin vous êtes guéri.  Circulez il n’y a rien à voir.

Mais pour vous vous avez fait cette expérience subjective, cette Covid peut avoir entrainé des symptômes plus ou moins importants, soit absents soit qui vous ont envoyé en réanimation (et certains de nos proches au cimetière, hélas). D’autres ont ce que l’on appelle une Covid longue, où se mêlent des symptômes déroutants plus ou moins objectifs. Vous êtes guéri de l’infection vous ne ressentez plus rien mais vous avez été malade ; ou bien vous vous sentez encore malade, alors que votre médecin vous dit que vous êtes guéris. Je ne parle pas des séquelles neurologiques à distance possibles des manifestations comme l’agueusie (la suppression du goût) ou de l’anosmie (la suppression des odeurs).

Cette expérience était sensible lors de la tuberculose, quasiment disparue au moins dans la forme revêtue au début du XXIème siècle. Cependant, si elle était considérée comme guérie par la disparition du BK dans les sécrétions bronchiques, le statut de tuberculeux restait. Que dire de certains cancers du sein, par exemple, considérés comme guéris par les épidémiologistes au bout de 5 ans ? On sait que ce cancer peut ressurgir des années après et les patients le savent parfois et le vivent comme une épée de Damoclès.

Je parlais récemment avec la sœur Bernadette Moriau, la dernière miraculée de Lourdes. Il faut lire son ouvrage où elle raconte sa vie, sa guérison. Elle est guérie après ces 40 années de maladie qu’elle a vécues et qui l’ont cabossée. Pour elle ces années ont été une expérience qu’elle garde. Cette guérison est considérée par l’Eglise comme un miracle.

 Même guérie, elle vit toujours avec cette expérience de premier ordre, personnelle, spirituelle de la maladie dont elle témoigne avec vigueur et simplicité.

Nous sommes à Lourdes, le lieu des apparitions de la Sainte Vierge en 1858. Dans le mandement qui reconnaissait les apparitions, Monseigneur Laurence donnait trois motifs :

-la fiabilité de la voyante, Bernadette Soubirous. A ce propos, il est intéressant de lire les verbatim recueillis par les proches de Bernadette. C’était un sacré caractère avec un GBS (gros bon sens) associé à une grande humilité.

- les fruits spirituels

- la reconnaissance de sept guérisons.

Les malades et les guérisons qui surviennent à Lourdes font donc partie de la génétique de Lourdes, de son ADN et  dès l’origine.

Mgr d’Ornellas, l’archevêque de Rennes, lors de la journée des malades de février 2017 nous rappelait cette évidence pour nous, mais si vraie : n’est-il pas étonnant que les apparitions de Lourdes aient lieu au XIXème siècle quand les scientifiques faisaient des découvertes qui engagèrent d’indéniables progrès en médecine ? Au moment même où la science découvrait par exemple la méthode anatomo-clinique ou l’origine des certaines maladies microbiennes, ce qui permettra à la médecine de franchir des seuils remarquables pour le soin des malades, Lourdes est suscité comme un lieu pour les malades. Quel paradoxe !

Soixante-dix guérisons sont reconnues comme des miracles sur plus de 7000 déclarées au bureau des constatations médicales sans compter celles qui ne sont pas déclarées, très souvent car les personnes ne le désirent pas mais gardent cela dans leur cœur. C’est tout à fait respectable.

Les hospitaliers de Lourdes qui vivent au plus près des malades, les malades eux-mêmes sont les témoins ou l’objet de guérisons plus intimes, celles du cœur, de l’âme après un pèlerinage. Et ces personnes en redemandent.

Lorsqu’une guérison est signalée au bureau des constatations, un dossier est établi pour recueillir le maximum de données. Lorsqu’elles sont suffisantes, le médecin responsable du bureau des constatations médicales, le docteur Alessandro De Franciscis, réunit les médecins présents à Lourdes, expose le dossier et si les éléments sont suffisants, le dossier est transmis au Comité Médical International (CMIL) pour scruter les détails.

Quels sont les critères de guérison retenus par le Comité Médical International de Lourdes dont le docteur Dominique Soyris fait aussi partie.

Il y en a 7 les critères de Lambertini (1734) qui sera pape sous le nom de Benoit XIV. Un personnage intéressant, très attentif à la science (il a ôté de l’Index les ouvrages de Galilée…) et aux problèmes médicaux.

1-La maladie est grave, de pronostic défavorable et ne guérit pas spontanément

2-C’est une maladie connue, répertoriée

3-C’est une maladie organique avec des lésions et des signes objectifs (biologiques, radiologiques, anatomopathologiques. Ces critères éliminent a priori les affections psychiques.

4-Il n’y a pas de traitement qui puisse interférer avec la guérison

5-Guérison subite, soudaine, instantanée, immédiate sans convalescence

6-Guérison totale, complète, restitutio ad integrum

7-Ce n’est pas une rémission, c’est-à-dire une diminution ou un arrêt provisoire de la maladie. La guérison est définitive.

Le CMIL examine les dossiers au cours de sa réunion annuelle. Ne croyez pas que nous sommes bienveillants et acceptons n’importe quoi. Ça discute sec. Et peut-être, par trop de rigueur, avons-nous laissé passer des guérisons qui auraient pu être reconnues.  Le comité vote. Il faut qu’il y ait une majorité des 2/3 des membres présents pour reconnaitre une guérison extraordinaire du fait des données actuelles de la science. La procédure est longue et prend plusieurs années. Pour la sœur Bernadette Moriau, cela a pris plus de 10 ans.

Les résultats sont transmis par l’évêque de Lourdes à l’évêque du diocèse de la personne guérie. Après une procédure diocésaine l’évêque reconnait (ou non) le miracle qu’il proclame.

La guérison miraculeuse n’est pas un article de foi, c’est un signe reçu qui témoigne de la tendresse de Dieu par l’intercession de la prière de Marie.

Nous l’avons vu parmi les millions de personnes malades venues Lourdes, seules 70 sont considérées comme guéries miraculeusement.

Pourquoi vient-on à Lourdes ? C’est surtout un lieu de compassion, d’accompagnement certes de nos malades mais aussi où nous expérimentons au fond notre vulnérabilité, notre précarité. Le malade est le centre de l’attention.

2-Lourdes lieu de compassion

La compassion est un mot d’origine chrétienne, des premiers temps de l’Eglise :  compassio. Qui dit compassion, dit passion. Dans la passion, il peut y avoir du désir qui nous pousse en avant mais aussi la souffrance. Compatir, c’est pâtir, souffrir avec.

La compassion, la sympathie, l’empathie, la pitié, tous ces mots relatent cette émotion que nous éprouvons à la vue d’une souffrance. Qui dit émotion dit mouvement (une motion). Ce mouvement peut être dynamique, en avant, elle porte vers la personne ou bien elle pousse en arrière, par un mouvement de retrait, par peur d’affronter une réalité qui nous angoisse et nous démunit. Nous nous protégeons alors par le refus de considérer quoique ce soit. Dans les deux cas c’est un sentiment qui nous pénètre.

Dans les termes de compassion, de sympathie, d’empathie, il y a le pathos, la souffrance.

La compassion, la sympathie ont la même étymologie grecque ou latine voulant dire souffrir avec en latin cum et en grec sym. Le terme de pitié a subi une dérive de sens. Il est de nos jours plus ambigu, il y a une notion de condescendance, voire de mépris. Paul Ricoeur distingue la compassion de la  simple pitié, où le soi jouit secrètement de se savoir épargné (dans Soi-même comme un autre).

Pour préparer cet entretien, j’ai relu le seul  roman de Stephan Zweig, édité de son vivant La pitié dangereuse (ou L’impatience du cœur qui est la traduction littérale du titre allemand)). Tout médecin devrait l’avoir lu. Stephan Zweig nous dit :

C’est qu’il existe deux sortes de pitié.

L’une, la pitié des faibles et des sentimentaux n’est qu’impatience du cœur de se libérer au plus vite de l’émotion pénible ressentie devant le malheur de l’autre ; celle-là n’est aucunement une compassion au sens propre, mais une simple autoprotection instinctive devant la souffrance d’autrui.

 Quant à l’autre, la seule qui vaille, c’est la pitié exempte de toute sentimentalité mais créatrice, une pitié qui sait comment agir, résolue à tenir auprès d’autrui avec patience et tolérance, jusqu’au bout de ses forces et même au-delà. (L’impatience du cœur, La Pléiade OC TII p769).  C’est l’histoire d’un jeune officier de cavalerie dans l’empire austro hongrois juste avant la guerre de 14. Il est invité à une soirée dans la demeure d’un noble local, âgé, veuf avec une fille unique. Il invite la fille du châtelain sans se rendre compte qu’elle est paralysée. Pour réparer sa gaffe, il se croit obligé de rendre visite à la jeune fille. Dès lors s’enclenche un malentendu. La jeune fille se croit aimée pour elle-même, le jeune homme se sent prisonnier de sa bévue initiale et entre dans le jeu. De fil en aiguille, il promet de se fiancer puis se rétracte. Réalisant son erreur, il veut se rattraper. Trop tard ! La jeune fille se suicide. Dans ce roman apparait la figure d’un médecin, le docteur Condor qui suit la jeune fille. C’est une figure intéressante et qui peut être exemplaire comme le dit le père de la jeune fille  (p540)) : j’ai consulté tous les médecins… nous sommes allés les voir l’un après l’autre parmi les plus réputés, je les ai fait venir, ils se sont consultés en latin, ont tenu de longs conciliabules, l’un a prescrit ce, l’autre a prescrit cela, ils ont dit qu’ils croyaient, ils ont dit qu’ils espéraient, ils ont pris leur argent, ils sont partis, et ils n’ont rien changé (…) Tous ont baissé les bras en disant : patience, patience… Un seul a continué à venir la voir, un seul, le docteur Condor… (p 541)… Il a été le seul à ne pas vouloir abandonner la lutte.

Quand nous avons des sentiments fusionnels, vis-à-vis des personnes, nous perdons notre liberté. C’est valable aussi dans un couple. Nous ne faisons qu’un mais nous sommes deux et il faut trouver une juste proximité. Les couples fusionnels explosent. Dans notre remamtion avec le malade, il nous faut trouver une juste proximité.

Qu’est-ce que nous vivons à Lourdes, pèlerins de tous horizons, malades, hospitaliers ? Nous arrivons tous avec ce que nous sommes, notre fragilité, nos faiblesses. Nous en avons tous. Nous confions tout cela à Marie, à Son Fils. Marie nous dit faites tout ce qu’il vous dira (Jn2,5). Et qu’est-ce qu’il nous dit ? La fresque magnifique du jugement dernier (Mt25,34-46) ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens c’est à moi que vous l’avez fait.

Pour résumer cet entretien, j’aime bien me référer à la parabole du bon samaritain dans l’évangile de Luc. Nous l’avons lu et entendu. Nous allons essayer de voir les résonnances de ce texte :

a-Le contexte

Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem (Lc 9,51). Jérusalem où le peuple de Dieu, l’adore dans son temple.

Dans le trajet, venant de Galilée, il passe par la Samarie. Il envoie ses disciples pour être hébergé dans un village de Samaritains pour prépare sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem (Lc 9,52-53).

Au cours de ce voyage, il les exhorte à tout quitter pour le suivre (Lc 9,57-62) il envoie ses disciples en mission (Lc 10,1-24) avec cette exaltation de joie sous l’action de l’Esprit Saint : Père, ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tous petits (Lc 10,21) puis : heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car je vous le déclare : beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous-mêmes voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu (Lc 10,23-24).

C’est à ce moment que le docteur de la Loi se leva et mis Jésus à l’épreuve en disant : Maître que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? Jésus sait très bien qu’il veut le piéger et répond à sa question par une autre question. Il a affaire à un docteur de la Loi. Celui-ci, en bon docteur répond : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence et ton prochain comme toi-même. C’est un bon docteur : il panache sa réponse avec deux citations de la Thora. La première extraite du livre du Deutéronome (Dt 6,25) et la seconde du livre du Lévitique (Lv 19,18). A la réponse de Jésus le félicitant tu as répondu correctement, fais ainsi et tu vivras, le Docteur rétorque : et qui est mon prochain ? C’est un piège. En effet pour le juif de l’époque et la Thora, le prochain ne peut être que le coreligionnaire (Ex 20,16-17 ; 21,14.18.35) ; Lv19,11.13.15-18) et ce bien qu’il soit aussi écrit ailleurs : tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Egypte (Lv21,20). Le piège que lui pose le docteur de la Loi, Jésus va le résoudre à sa manière :

b-La parabole.

-Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Un homme, on ne sait pas qui il est. Il va de Jérusalem, la ville où on adore le Seigneur. Jérusalem est sur une montagne et Jéricho en profondeur.

Jéricho est un lieu symbolique. C’est le point le plus bas du globe à 400m en dessous du niveau de la mer. Cet homme descend de la lumière vers les profondeurs. C’est à proximité de Jéricho que le Christ s’est fait baptiser par Jean, premier signe d’humilité, au point le plus bas de la terre et cela m’évoque la kénose que Paul exalte dans ce texte magnifique de Ph 2,5-11).

Il est attaqué par des bandits qui le dépouillent et l’abandonnent.

Un prêtre et un lévite passent devant lui et l’évitent en passant de l’autre côté du chemin. Ils observent strictement la Loi qui interdit tout contact le sang, un cadavre, un animal impur. Ce contact rend impur et nécessite des rites de purification que le livre du Lévitique détaille à foison. Une première lecture peut prendre au premier degré une critique d’un légalisme des prêtres, du clergé indifférent à la misère du peuple. C’est peut-être vrai. Mais aussi dans le texte le prêtre et le lévite (c’est précisé pour le prêtre) descendent : ils s’éloignent de Jérusalem, du lieu saint, de la sainteté.

Là-dessus arrive le samaritain. On ne sait pas s’il monte ou descend. Un samaritain pour le juif pieux, c’est un hérétique qui adore Dieu au mont Garizim, à proximité de Samarie. Son peuple s’est compromis, abâtardi avec les envahisseurs lors des épisodes de la déportation à Babylone. Jésus s’est même fait traiter de samaritain par les juifs, une injure : n’avons-nous pas raison de dire que tu es un samaritain et que tu as un démon ? (Jn 8,48).

Ce samaritain le vit. Les trois passants ont vu le même homme, le prêtre et le lévite ont vu le corps blessé, la répulsion qu’elle leur inspire avec l’impureté rituelle qui l’accompagne. La samaritain a vu l’homme blessé, sanguinolent, écrasé, souffrant. Il ne s’est pas arrêté à son apparence. Le fait de voir est capital pour le médecin. Mais comme disait Péguy, il est souvent difficile de voir ce que l’on voit, en d’autres termes, il faut vouloir voir. La contemplation d’un visage est une étape capitale de la relation. Le philosophe Emmanuel Lévinas dit que l’on devient otage d’un visage.

Il fut pris de compassion. La traduction est faible. Le verbe grec (σπλαγχγνίζομαι splanchnizomaï) signifie littéralement fut pris aux entrailles, pris aux tripes. Dans la Bible ce terme est l’apanage de Yahvé ou de Jésus. Une piste pour la suite ?

Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin et prit soin de lui. On peut discuter du traitement mais l’huile peut être vue comme un émollient mais aussi comme  l’onction (le Christ est l’oint du Seigneur) et le vin est aussi celui du banquet céleste (Is 25,6) qui réjouit le cœur de l’homme (Ps 103). Le fait de prendre soin n’est pas seulement le fait de traiter (panser les blessures avec l’huile et le vin) mais aussi de le charger sur sa monture, l’amener à l’auberge, de dédommager l’aubergiste de soins qui lui auront été prodigués en insistant sur le fait que lorsqu’il repassera il réglera les dépenses supplémentaires. A côté du traitement immédiat des blessures, il a assuré le « service après-vente » sans se croire obligé de tout faire. Il délègue. Au passage, on ne sait pas qui est ce blessé, d’où il est et où il va, et son devenir ultérieur. Ce qui compte c’est notre regard sur l’attitude de ceux qui l’ont approché.

On arrive à la chute : Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? ». Il ne répond pas à la question du docteur. On peut remarquer l’ironie de Jésus. Au vrai sens du terme (εἰρωνεία, eirôneía : action d'interroger en feignant l'ignorance) : il retourne la question du docteur de la Loi par une autre question. Et le docteur répond non pas le samaritain mais « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »

C’est une vision à l’envers de notre vision de la proximité. Communément lorsque nous parlons de notre prochain, c’est avec une nuance de condescendance. Je m’occupe des nécessiteux, des malades, des détenus, des personnes dépendantes. Mes « pauvres », mes « malades » sont mes « prochains ». Du top down. C’est vrai, c’est bien. Mais Jésus en rajoute une dimension. Il nous dit qu’en faisant cela, ces œuvres de miséricorde (Mt25, 35-45) je me fais le prochain de ces personnes. Il renverse notre vision du problème. C’est un monde qui s’ouvre à nous.

L’exhortation de Jésus à la suite de la réponse du docteur est « Va,et toi aussi, fais de même ». On remarquera que Jésus non seulement renverse la vision commune de l’identité du prochain mais ne conforte pas son interlocuteur sur son espérance de la vie éternelle mais il la conditionne à l’exemple de ce qu’a fait le samaritain. On pourrait en rester là mais des Pères de l’Eglise ont donné une vision de cette parabole, en filigrane dans ce qui précède, mais qui ouvre un champ inépuisable pour la méditation, la prière et l’oraison et leur fruit, l’action et les œuvres (Il prie sans cesse, celui qui unit la prière aux œuvres nécessaires et les œuvres à la prière Origène, Sur la prière12,2).

Des Pères de l’Eglise dont Saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise et saint Augustin, Origène, aussi, ont vu dans le bon Samaritain Jésus lui-même et dans l’homme tombé aux mains des brigands l’humanité égarée et blessée par son péché. Le samaritain est donc le Christ qui s’est fait le prochain du blessé c’est-à-dire de nous tous, abîmés par le péché et la souffrance, la maladie. Il nous invite à agir, comme lui, au service des personnes vulnérables non pas avec l’impression rassurante de faire du bien, mais parce qu’ils sont comme nous créés à l’image et à sa ressemblance (Gn1, 27). Une étymologie du nom samaritain vient de l’hébreu shomer, c’est-à-dire le « gardien » de la tradition. Les samaritains, les shomerim, revendiquent encore de nos jours être les héritiers fidèles de la tradition de la Thora et des liturgies sacrificielles. Le pape François consacre un chapitre entier, le deuxième, sur les huit de son encyclique Fratelli tutti à la parabole du bon Samaritain. Le texte est fort et sans ambiguïté :

  • 67-Cette parabole est icône éclairante, capable de mettre en évidence l’option de base que nous devons faire pour reconstruire ce monde qui nous fait mal. Face à tant de douleur, face à tant de blessures, la seule issue est d’être comme le bon Samaritain. Tout autre option conduit soit aux côtés des brigands, soit aux côtés de ceux qui passent outre sans compatir avec la souffrance du blessé gisant sur le chemin. La parabole nous montre par quelles initiatives une communauté peut être reconstruite grâce à des hommes et des femmes qui s’approprient la fragilité des autres, qui ne permettent pas qu’émerge une société d’exclusion mais qui se font proches et relèvent puis réhabilitent celui qui est à terre pour que le bien soit commun. En même temps la parabole nous met en garde contre certaines attitudes de ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes et ne prennent pas en charge les exigences incontournables de la réalité humaine.
  • 68- Le récit, disons-le clairement, n’offre pas un enseignement aux idéaux abstraits, ni ne peut être réduit à une leçon de morale éthico-sociale. Il nous révèle une caractéristique essentielle de l’être humain, si souvent oubliée : nous avons été créés pour une plénitude qui n’est atteinte que dans l’amour. Vivre dans l’indifférence face à la douleur n’est pas une option possible ; nous ne pouvons laisser personne rester « en marge de la vie ». Cela devrait nous indigner au point de nous faire perdre la sérénité, parce que nous aurions été perturbés par la souffrance humaine. C’est cela la dignité !

En conclusion

Lourdes est un lieu où s’exerce une guérison qui n’est peut-être pas la guérison de la maladie et/ou de la souffrance mais la guérison des cœurs par les attentions réciproques des uns aux autres. Les malades nous aident aussi à vivre et à revoir nos conceptions. Le préfet Jean-Christophe Parisot de Bayard, paralysé en fauteuil roulant, ventilé 24h/24 par une trachéotomie disait si vous ne pensez qu’au pourquoi de ce qui vous arrive, vous n’en sortirez pas. Vous serez dans le ressentiment. Il faut penser au comment faire pour vivre avec.

Dans son ouvrage, la sœur miraculée Bernadette Moriau nous dit qu’aucune vie, aussi cabossée soit-elle, n’est vouée à l’échec ou à l’absurde. C’est justement dans les plis et les tôles froissées de nos parcours que Dieu peut faire des miracles.

Dans la manière de faire pour nous tous et éviter les dérives d’une compassion mal comprise, j’aime bien ce qu’écrivait un moine bénédictin puis cistercien du XIIème siècle, Guillaume de Saint Thierry, que Benoit XVI a cité dans une catéchèse : Si la raison instruit l'amour et si l'amour illumine la raison, si la raison se convertit en amour et si l'amour consent à se laisser retenir entre les limites de la raison, alors ceux-ci (amour et raison) peuvent accomplir quelque chose de grand. (Guillaume de Saint-Thierry De Natura et dignitate amoris, 21, 8).